Interview d’Etorouji Shiono

Janvier 2011: interview réalisé par Manga Sanctuary lors de la présence de l'auteur en France.

Bonjour Etorouji Shiono. Pouvez-vous nous dire comment et pourquoi êtes-vous devenu mangaka ?
A 19 ans, j'ai quitté ma campagne natale pour Tokyo afin de rejoindre une école qui forme ceux voulant travailler dans le monde de l'animation. J'ai vécu en faisant des petits boulots pendant 2 ans, jusqu'au jour où j'ai pu travailler pour un éditeur de jeux vidéo en tant que graphiste. Cela a duré 4 ans. Un jour un collègue m’a proposé de dessiner un manga pour un fanzine. Tout est parti de là, c'est comme cela que j'ai été repéré. A mes débuts, j'étais peu sûr de moi. Mais au fur et à mesure de ma pratique, je me suis aperçu que j’avais une certaine facilité à dessiner, je me suis donc mis à rêver d’une carrière de mangaka !

Tokyo

On vous a demandé de travailler sur une série d’heroic fantasy (voir préface tome 0). Quelles ont été vos difficultés à travailler sur ce genre, dans un magazine de prépublication ?
J'aime et je dessine l'héroic fantasy depuis longtemps, mais je savais que ce style avait du mal à se vendre au Japon. Malheureusement, il y a un fossé entre ce que l’on aime et ce qu'il faut vendre ! J'ai donc eu quelques hésitations à faire la série.

En France, l'héroic fantasy marche mieux qu'au Japon. Avez-vous été surpris du succès rencontré en France?
Oui! J'ai été étonné de constater que de jeunes européens, qui ont l’habitude de voir des châteaux médiévaux près de chez eux, aient pu apprécier mon œuvre, moi qui n'avais jamais mis les pieds en Europe ! Cela m'a surpris et fait énormément plaisir !

En préface du tome 4, vous dites avoir dépassé le storyboard, le projet initial, et qu'aujourd'hui c'est l'aube d'une nouvelle aventure. Par rapport à cela, créez-vous le scénario pas à pas, ou avez-vous déjà établi la trame de l'ensemble de votre récit?
Je réfléchis à l'évolution de l’histoire au fur et à mesure. En discutant avec mon responsable éditorial, on voit ensemble ce que l'on prévoit de faire après chaque mort d'un des 7 héros, à savoir qui sera le prochain, comment l'action va se dérouler etc...

Le héros, détenteur d'un lourd secret, se bat seul « contre le monde ». D'emblée sa quête semble irréalisable. Avez-vous des difficultés à rendre possible son objectif désespéré?
Oui la quête semble impossible ! Moi aussi je me creuse la tête afin de trouver des pistes pour rendre la quête un tant soit peu réalisable ! Heureusement que Köinzell ne se bat pas contre les 7 seigneurs en même temps ! (rire)

Extrait volume 02

Au début de l'histoire, apparaissaient quelques scènes dénudées voire « érotiques », sans grande importance dans le récit. Pour quelles raisons avez-vous décidé d’introduire ces scènes?
Il y a 2 raisons. La première est commerciale pour lancer la série. La seconde est la plus importante à mes yeux. Comme vous le savez, le héros a l'apparence d'un enfant, malgré le fait qu'il soit adulte. Afin que mes lecteurs se rendent bien compte de la nature de Köinzell, j'avais besoin de créer ces scènes, pour appuyer ce décalage.

Il s'est écoulé plusieurs mois depuis le tome 10, pourquoi cette coupure?
Cela fait déjà 4 ans que j envoie, 2 fois par mois, mes planches à ma maison d'édition (Square Enix). Cela représente un rythme de travail assez soutenu. (ndlr : en parallèle d'autres séries) Fatigué, j'ai préféré prendre une pause afin de retrouver de l'énergie pour continuer Übel Blatt.

Au bout de 10 tomes, (11 avec le tome 0) Köinzell a presque atteint la moitié de son objectif. Avez-vous une idée de la suite des événements et du nombre total de tomes ?
Je peux déjà vous dire qu’on est à la moitié de la série. Je n’ai pas encore fixé la fin de l’histoire, mais j'ai une vague idée de comment y parvenir ! (rire)

APN

Vous évoquez souvent vos appareils photos pour vous divertir. A part cela, comment vous amusez-vous ?
C’est une collection récente, mais je suis amateur de cartes de tarot depuis quelques semaines !

Avez-vous d'autres projets en cours?
J’ai quelques projets mais ils n'existent que dans ma tête pour l’instant ! (rire). Non, rien de précis.

Vous avez commencé votre carrière en travaillant vos dessins via ordinateur. Puis pour Übel Blatt, vous êtes passé au papier. Et finalement au tome 10, vous dites être revenu au numérique. En quoi cela vous convient-il mieux?
Le numérique est quand même plus pratique ! Néanmoins s'il y a une chose que je continuerai à faire à la main, c'est l'encrage. Curieusement, cela me fait mal à l'épaule quand je le fais sur ordinateur (rire)

Merci beaucoup Etorouji Shiono !
Merci à vous !

Octobre 2010: interview réalisé par Manga-News lors de la venue de l'auteur à Paris.

Comment êtes-vous devenu mangaka?
A l'âge de 19 ans j'ai quitté ma région natale pour monter à Tokyo, et j'ai intégré une école d'animateur dans le domaine du dessin animé. Mais j'ai quitté cette école au bout de 6 mois et ai vivoté pendant 2 ans en faisant des petits boulots, notamment en distribuant des quotidiens chez les particuliers. Ensuite, j'ai réussi à être embauché chez un éditeur de jeux vidéo en tant que graphiste, et j'y ai travaillé pendant 4 ans. Pendant cette période, j'ai commencé à dessiner des mangas, et j'ai été repéré. C'est ainsi que j'ai pu commencer à vivre de ma passion à plein temps.

Interview Shiono

Dans votre enfance, quels sont les mangas qui vous ont marqué?
Je dirais Doraemon, car mes deux idoles étaient Fujiko F. Fujio, les deux auteurs de ce manga.

Et à l'heure actuelle, y-a-t-il des titres qui vous plaisent particulièrement?
Ma maison d'édition m'envoie régulièrement les magazines de prépublication, donc je les lis systématiquement, et je prends plaisir à y lire les titres plutôt légers et comiques.

Dans la préface du volume 0 d'Übel Blatt, vous avez écrit que les éditeurs demandent souvent aux auteurs d'éviter les titres de fantasy. Comment avez-vous réagi quand Square Enix vous a justement demandé de créer une série de ce genre?
J'ai toujours aimé la fantasy, donc ça m'a évidemment fait plaisir, mais d'un autre côté, quand Square Enix m'a passé cette commande, j'étais encore un mangaka débutant, étais complètement désargenté, et on m'avait toujours dit que les manga de fantasy ne rapportaient pas. De ce fait, j'ai quand même un peu hésité.

Donc au final, qu'est-ce qui vous a fait dire oui au projet ? N'avez-vous pas eu peur que la série ne trouve pas le succès ?
J'ai toujours été un passionné de fantasy, mais au moment où j'ai commencé à concevoir le personnage de Köinzell, j'ai eu le pressentiment que ce héros-là allait pouvoir m'emmener loin. Vous devez sans doute savoir que quand les mangas ne rencontrent pas le succès dans les magazines de prépublication, ils risquent d'être arrêtés. Avec un héros fort comme Köinzell, j'ai vraiment pensé qu'Übel Blatt allait rencontrer l'adhésion du public.

Selon vous, qu'est-ce qui fait un bon manga de fantasy ?
Personnellement, j'accorde beaucoup d'importance aux détails, que ce soit au niveau des costumes des personnages, de la représentation des objets... Je pense que si l'on accorde suffisamment d'importance à tous ces petits détails pour qu'ils puissent plaire aux lecteurs, on peut faire un manga de fantasy abouti.

Interview Shiono

D'où vous est venue votre inspiration pour créer Köinzell, le héros d'Übel Blatt ?
Lors de la conception de Köinzell, je me suis dit que ce personnage devait absolument avoir une motivation pouvant dépasser toutes les difficultés. Puis après avoir définitivement arrêté la motivation du personnage, j'ai commencé à faire quelques essais de dessins, et finalement, c'est petit à petit et tout naturellement que la silhouette de Köinzell m'est apparu.

Étiez-vous totalement libre pour la création de l'univers d'Übel Blatt ?
Pour la création de l'univers, j'ai pu faire un peu tout ce que je voulais, mais en ce qui concerne l'intrigue et les actions des personnages, j'ai dû, à chaque fois, discuter un peu et négocier avec mon directeur éditorial.

Y-a-t-il quelque chose que vous auriez aimer faire dans la série et que vous avez dû laisser tomber ?
A vrai dire, il y a eu un nombre incalculable de fois où je me suis un peu pris la tête avec mon directeur éditorial parce qu'il voulait que telle ou telle chose ne soit pas comme ça, mais c'était vraiment pour de petits détails. Du côté de l'intrigue générale, il n'y a jamais vraiment eu de désaccord.

Interview Shiono

Comment vous est venue l'idée du titre allemand "Übel Blatt" ?
Comme l'histoire se déroule dans un univers qui ressemble au Saint Empire Romain Germanique, il fallait un nom allemand, qui soit en plus prononçable par les Japonais. Et c'est peut-être un détail, mais je voulais absolument qu'il y ait la voyelle "ü", ce "u trema", parce que j'adore ça (rires).

Ce choix a été fait en accord avec votre directeur éditorial ?
Je lui ai amené quelques propositions de titre, et mon directeur éditorial a expliqué "celui-là est trop long", etc... Et finalement, en accord avec lui, le titre "Übel Blatt" a été choisi.

Vous avez pu voir hier, pendant votre séance de dédicaces, que vos fans français étaient nombreux et attendaient impatiemment la suite de la série. Pouvez-vous nous dire où en est Übel Blatt actuellement?
Je n'ai pas encore arrêté la date précise du retour de Köinzell, mais sachez que je devrais reprendre la série dans l'année qui vient. La série en est à peu près à la fin de sa première moitié, et devrait donc faire un peu plus d'une vingtaine de volumes au total.

Connaissez-vous déjà l'évolution que prendra l'histoire ?
J'ai quelque idées sur des scènes que je voudrais absolument incorporer par la suite. Par contre, en ce qui concerne la fin, je ne sais pas encore comment se terminera la série, et n'ai pas encore d'idée sur l'aboutissement.

Interview Shiono Interview Shiono

Vous travaillez actuellement sur deux autres séries, Brocken Blood et Celestial Clothes. Pouvez-vous nous parler un peu de ces deux oeuvres ?
Brocken Blood est une série qui a commencé à peu près en même temps qu'Übel Blatt. Il s'agit d'un manga plutôt comique, un peu parodique. Quant à Celestial Clothes, l'histoire se passe dans un Japon rural.

Depuis le volume 10 d'Übel Blatt, vous ne travaillez plus que sur ordinateur, alors qu'avant vous combiniez travail sur papier et travail numérique. Pourquoi ce basculement ?
Tout simplement à cause de la vitesse de réalisation. Travailler sur ordinateur va beaucoup plus vite, et cela me permet d'être plus facilement dans les temps pour rendre les planches.

Avez-vous des assistants pour vous aider ?
J'ai trois assistants actuellement.

A la vue de votre parcours, vous-même, vous n'avez jamais été assistant ?
Je ne l'ai quasiment pas été, en effet.

A votre avis, ce court passage était-il une étape primordiale, ou n'était-il pas obligatoire ?
Je pense qu'entamer une carrière de mangaka sans avoir jamais été assistant est tout à fait faisable, mais ce statut permet souvent d'apprendre beaucoup.

Vous êtes également un passionné de photographie. Est-ce que cela vous aide dans la conception de vos mangas ?
Je dirais oui et non. Quand je dessine un manga dont l'intrigue se déroule dans un univers contemporain, ça m'arrive de prendre une photo d'une ville ou d'un paysage pour la recopier. Mais pour un manga comme Übel Blatt, qui se passe dans un monde complètement fictif (peut-être moins pour vous, Européens, que pour moi qui ne peux pas venir en Europe comme j'en ai envie pour, par exemple, prendre des photos des châteaux), ça ne me sert pas à grand chose.

Merci beaucoup pour cette interview !

Séance de dédicaces

Octobre 2010: interview réalisé par Total-Manga lors de la venue de l'auteur à Paris.

Konichiwa Shiono-senseï… Pour commencer, comment s’est déroulée votre séance de dédicaces d’hier ?
Très bien, cela m’a beaucoup plu. C'était pour moi l'occasion de rencontrer mes lecteurs. Et de voir autant de monde qui avait fait le déplacement... cela m’a vraiment enthousiasmé.

Interview Shiono

Avant de débuter votre carrière de mangaka vous travailliez chez un éditeur de jeux vidéo… Est-ce que certains jeux d’aventure ou de fantasy ont déjà influencé vos travaux ?
Lorsque j’étais petit, je n’avais pas de console de jeux à la maison. Tous mes camarades de classe parlaient de Dragon Quest et d’autres jeux du genre, mais je n’avais pas l’occasion d’y jouer. Par contre j’achetais beaucoup de magazines sur les jeux vidéo. J’avais tout intellectualisé dans ma tête et on peut dire que j’ai fantasmé sur tous ces jeux vidéo de fantasy… C’est donc une source d’inspiration importante pour moi.

Puisque l’on aborde les sources d’inspiration... Vous parlez souvent du cinéma, quels genres de films vous inspirent ?
Je suis assez éclectique, donc je regarde tous les genres de films. Je ne sais pas si on peut dire que cela m’a « influencé » mais, dans les années 80, il y avait beaucoup de films d’action avec des héros surarmés que j’aime beaucoup.

Qu’il s’agisse d'Übel Blatt ou de Brocken Blood, l’Allemagne est un pays qui semble vous inspirer. Pour quelles raisons ?
Un jour, par un pur hasard, je suis tombé sur un livre qui parlait du Saint Empire Romain Germanique. J’y ai trouvé des termes comme "empereur élu" ou "régions frontalières", et ces mots m’ont plu, je les ai trouvés classes et j’ai eu envie de les réutiliser. Pour Brocken Blood, j’ai un jour lu un livre sur la chasse aux sorcières. J’ai fait travailler mon imagination et l’histoire est née, mais c’est un pur hasard qu’elle se déroule en Allemagne et il n’y a pas de lien avec Übel Blatt.

En 2005 Square Enix vient vous voir pour vous proposer de créer un manga de dark fantasy. Comment s’est construite cette histoire de vengeance et, d’ailleurs, pourquoi ce thème ?
Les 11 guerriers au centre de l'histoire d'Übel Blatt. J’ai toujours voulu dessiner un manga de fantasy mais je savais que les maisons d’édition japonaises se méfiaient de ce style parce qu’elles disent que cela ne se vend pas. J’étais donc très heureux quand Square Enix m’a passé cette commande. Néanmoins, j’ai beau adorer ce genre, je me suis dit que si je faisais un manga pour moi, pour mon plaisir personnel, je réaliserais une œuvre qui ne plairait qu’à un noyau dur de fans de fantasy. Il fallait rajouter un ingrédient. J’ai donc réfléchis et je me suis dit qu’il fallait un personnage fort qui puisse être suivi par tous les lecteurs, y compris les néophytes. C’est ainsi que j’ai donné naissance à Köinzell et que j’ai choisi le thème de la vengeance, pour élargir le spectre des gens susceptibles d’aimer ce manga.

Köinzell Justement, comment s’est construit le personnage de Köinzell, à partir de quel modèle ?
Il n’y a pas de modèle en particulier, mais je savais que pour faire un personnage fort, il fallait qu’il soit tout de suite reconnaissable par sa silhouette, d’où les 2 nattes et la balafre à l’œil.

À la fin de chaque volume vous faites le lien entre le tome et le background historique d’Übel Blatt… D’où vous est venue cette envie de détailler 4000 ans d’Histoire et comment vous y prenez-vous ?
(Il réfléchit.) La question est difficile. Je ne voulais pas d’une histoire avec un simple scénario et quelques personnages, qui ennuieraient mes lecteurs rapidement. Je voulais donc enrichir l’univers de la série, sans partir dans tous les sens et perdre de la cohérence. Il a donc fallu trouver un moyen pour que l’histoire soit plus riche et que les lecteurs puissent fantasmer dessus. Je détaille donc cet historique dans les bonus pour développer l’univers de la série, sans pour autant gêner l’intrigue.

Interview Shiono

Pourriez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont poussé à faire une pause dans la publication d’Übel Blatt… Et nous dire quand est-ce que vous allez reprendre ?
Total Manga, chanceux, a eu le droit à sa dédicace !Cela fait quatre ans que je travaille sur cette série et que j’envoie mes planches deux fois par mois à mon éditeur. C’est un rythme de travail qui est assez soutenu pour moi et j’avais besoin de faire une petite pause. D’autant que je pense que l’histoire est à peu près au milieu, donc c’était le bon moment pour faire une parenthèse. Pour la reprise je ne peux pas vous donner de date précise mais c’est en cours de préparation et vous n’aurez pas à attendre des années.

Nous voici déjà à la fin de cette interview… Quel livre, anime, film ou jeu vidéo conseilleriez-vous aux fans de dark fantasy et d’Übel Blatt plus spécifiquement en attendant le retour de ce dernier ?
(Pensif.) Un jeu vidéo... Ogre Battle: The March of the Black Queen. C'est un RPG des années 90 que j'apprécie particulièrement !

Merci beaucoup !

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